Histoire de l’art : espèce à protéger (la suite)
3 juin 2009
L’association des professeurs d’archéologie et d’histoire de l’art à l’Université (APAHAU) lance, conjointement avec des universitaires européens, un “appel de Florence“, pour alerter les futurs députés européens sur les risques qui pèsent sur l’enseignement de l’histoire de l’art en Europe.
Cet appel de Florence a été rédigé lors d’un colloque sur la didactique de l’histoire de l’art en France et en Italie organisé par le Haut Conseil à l’ Education artistique et Culturelle et le SUM de Florence.
“Alors que l’enseignement de l’histoire de l’art est partiellement menacé en Italie, que ses modalités en Allemagne sont remises en cause, qu’en France est créé un enseignement d’histoire des arts qui comporte des ambiguïtés, cet appel vise à sensibiliser les élites politiques, intellectuelles et culturelles, l’opinion publique, sur l’importance d’un enseignement d’histoire de l’art de l’école au lycée pour la formation des futurs citoyens européens et de ceux qui vivent en Europe, pour la continuité d’une grande culture, humaniste et ouverte vers l’avenir et l’échange.”
Une pétition est ouverte. Je l’ai signée, convaincue de l’urgence d’agir, comme je l’ai mis en évidence dans un précédent billet. Et Sylvie Goulard, notre tête de liste MoDem aux élections européennes, le souligne elle aussi dans sa chronique du 3 juin : “Les grandes œuvres d’art n’appartiennent pas à l’élite. Les plus pauvres sont peut-être ceux qui en ont le plus besoin. Plus encore que les autres, les enfants défavorisés doivent en entendre parler à l’école car ce n’est pas à la maison qu’ils auront une chance de les découvrir.”
La culture n’est pas un produit à valeur ajoutée, que seuls ceux qui en ont les moyens pourraient s’offrir. La culture n’est pas qu’un supplément d’âme. Sans enseignement de l’histoire de l’art en France et en Europe, nos enfants
L’enlisement du conflit dans les universités françaises révèle plus qu’un malaise, une crise sociétale. Beaucoup d’articles ont été écrits sur le sujet, bien meilleurs, plus fouillés et plus argumentés que je ne saurais le faire.
Une récente tribune de Marie-Jean Sauret, dans l\’Humanité du 11 mai, résonne avec les inquiétudes profondes que je nourris sur l’enseignement universitaire en France, et sur celui de l’histoire de l’art en particulier. Je partage avec l’auteur l’amer constat que l’enseignement universitaire est en grave danger, que l’économie néolibérale veut “réduire le savoir à des connaissances monnayables”, et que nous nous préparons à voir se “faire le ménage parmi les disciplines et les théories dérisoires, inutiles… voire pernicieuses…”
Parmi ces dernières, l’histoire de l’art, menacée plus qu’on ne pourrait l’imaginer. Dans la liste établie par l\’Agence d\’évaluation de la recherche et de l\’enseignement supérieur pour juger de la qualité des contributions des enseignants-chercheurs, dans les sciences humaines, on cherche vainement des revues d’histoire de l’art ! Quelques rares titres, aucune revue française…
Qu’est-ce à dire ? Qu’aucune revue d’histoire de l’art, en France, n’est d’un niveau suffisant pour figurer dans la liste, pas même en catégorie C ? Serait-ce plutôt que ceux qui ont établi cette liste ignorent tout de cette discipline, jusqu’à méconnaître les revues, et il y en a, pourtant, dans lesquelles publient les enseignants-chercheurs en histoire de l’art, et quelques conservateurs et autres spécialistes ?
Il me semble que la question est beaucoup plus sournoise. Ce n’est pas un oubli, pas une simple méconnaissance du domaine. L’histoire de l’art est perçue par ceux qui veulent “rationaliser” l’enseignement supérieur, et qui s’y attèlent sous couvert de meilleure évaluation des enseignants-chercheurs, comme une discipline inutile. D’ailleurs, il n’existe même pas de CAPES d’histoire de l’art, et si l’histoire des arts est devenue obligatoire au collège depuis la rentrée de septembre 2008, son enseignement est confié, à horaires constants, aux professeurs de français, d’histoire, d’arts plastiques, de musique…
Ceux qui ont “oublié” les revues d’histoire de l’art dans la liste de l’AERES appartiennent à cette catégorie de gens qui pensent que l’art n’est qu’un supplément d’âme, au mieux, et que l’Etat n’a pas à financer la Culture. L’art ne serait au mieux qu’un raffinement que pourraient s’offrir ceux qui en ont les moyens. Les crédits alloués par l’Etat aux musées français, depuis plusieurs années, n’ont cessé de baisser, réduits à bien peu de choses. Il ne sert donc à rien d’enseigner l’histoire de l’art à l’Université.
La perversité de ce classement de l’AERES doit être mesurée sur quelques années. Dans dix ans voire plus tôt, lorsque d’autres gestionnaires - ou ceux qui sévissent déjà - feront le bilan des contributions des enseignants-chercheurs en histoire de l’art, ils s’apercevront que ces derniers ne publient rien, en tout cas rien dans les revues reconnues. Ils auront alors toute latitude pour faire disparaître l’enseignement de l’histoire de l’art des universités françaises, en n’ouvrant plus de postes, car ce seront des postes qui ne pourront plus être évalués, qui seront donc gênants, et inutiles…
J’appartiens peut-être à une espèce en voie de disparition, celle des étudiants formés à l’Ecole du Louvre et à l’Université en “histoire de l’art et archéologie”. Il ne m’a pas semblé que mes études supérieures avaient moindre valeur que d’autres. D’ailleurs elles m’ont permis de réussir un concours de haut niveau, celui de conservateur du patrimoine. Mais que valent les concours ? Mais formera-t-on encore demain des conservateurs ? Pas sûr, si la culture ne relève plus que du supplément d’âme et du jardin secret que seuls peuvent cultiver ceux qui en ont les moyens…
Le 26 mars dernier, j’ai visité l’exposition “Filippo et Filippino Lippo - la Renaissance à Prato”, tout juste ouverte au musée du Luxembourg. Hélas !
Une fois encore, l’événement est annoncé avec cors et trompettes. Une fois encore, le musée du Luxembourg réussit un joli coup médiatique. Une fois encore, l’exposition n’est pas à la hauteur de sa communication.
Pourquoi ? Le titre semble sans équivoque : les Lippi père et fils, artistes majeurs du Quattrocento, sont à l’affiche. Or ne sont exposés que quelques tableaux du premier, deux seulement du second, et ni les uns, ni les autres, ne révèlent la plénitude du talent de ces peintres pourtant si troublants. Je conviens que la présentation simultanée d’oeuvres contemporaines, issues elles aussi de la ville de Prato, peut contribuer à mettre en lumière la valeur des Lippi. Mais fallait-il mettre en avant leur nom quand l’exposition est d’abord consacrée à Prato et au “riche patrimoine artistique de cette cité” (dixit le site Internet du musée du Luxembourg) ?
Comme pour un certain nombre d’expositions antérieures, le musée du Luxembourg surjoue : il annonce gros, il trompe son monde. Avec “Titien - le pouvoir en face”, la moitié seulement des portraits présentés était de la main du maître. Et à grand renfort de communication, le musée attire les foules.
Le budget de communication du musée du Luxembourg fait rêver, même si on ignore son montant précis. Nul doute qu’il représente dix fois, cent fois, voire des milliers de fois le budget d’expositions montées avec ingéniosité par des musées impécunieux dans bon nombre de villes en France. Est-ce raisonnable de communiquer autant, aussi chèrement, pour des événements qui passent à côté de leurs ambitions scientifiques ?
Et pourtant, l’idée était bonne, excellente même. Il était pertinent de montrer l’oeuvre des Lippi, père et fils, comme il était pertinent de révéler auparavant Arcimboldo ou Botticelli. Les ambitions sont justes, mais mal menées. De ce point de vue, les publications qui accompagnent les expositions méritent une meilleure attention, car, confiées à de bons spécialistes, elles mènent la réflexion plus loin, et portent un discours plus cohérent, plus abouti.
Je finirai cependant sur une note d’espoir : la scénographie, cette fois-ci, sert les oeuvres mieux qu’elle ne l’a fait précédemment. Les colonnades grandiloquentes et déplacées de l’exposition consacrée à Raphaël - il y a quelques années, il est vrai - ont heureusement disparu. Le ton choisi n’est pas bavard, il n’étouffe pas mais accompagne, souligne, encadre.
Messieurs les sénateurs, encore un effort : au musée du Luxembourg, donnez-nous plus de fond, soignez encore la forme, servez l’art avec intelligence et accordez vos ambitions scientifiques aux moyens financiers que vous vous donnez. Cessez de confondre exposition et communication !